Pourquoi supprimer toujours plus d’aliments n’est pas la solution

Lorsqu’on vit avec des troubles digestifs ou une maladie auto-immune, modifier son alimentation est souvent l’un des premiers leviers explorés. Et pour cause : certains ajustements peuvent parfois réduire rapidement les ballonnements, les douleurs, les troubles du transit ou d’autres manifestations.
Mais une amélioration des symptômes ne signifie pas toujours que le déséquilibre à l’origine du problème a été corrigé. Microbiote intestinal, intégrité de la barrière digestive, motricité, statut nutritionnel, stress, sommeil, équilibre hormonal ou encore certaines infections peuvent aussi influencer le fonctionnement digestif et immunitaire.
L’objectif n’est donc pas de supprimer toujours plus d’aliments, mais de comprendre ce qui entretient le déséquilibre et pourquoi certains aliments deviennent plus difficiles à tolérer.
Cette approche plus globale permet de sortir progressivement d’une logique de restriction pour aller vers une alimentation plus variée, mieux tolérée et durable.
Soulager les symptômes ne signifie pas toujours agir sur ce qui les entretient
Une adaptation alimentaire peut être extrêmement utile. Elle peut diminuer la fermentation intestinale, réduire certains inconforts ou permettre d’identifier des aliments moins bien tolérés.
Le régime pauvre en FODMAPs en est un bon exemple. En réduisant temporairement certains glucides fermentescibles, il peut améliorer les ballonnements, les douleurs et les troubles du transit chez certaines personnes souffrant du syndrome de l’intestin irritable (Sikaroudi et al., 2024).
Mais son efficacité sur les symptômes ne signifie pas qu’il « traite » nécessairement le mécanisme à leur origine. Les troubles digestifs peuvent aussi être influencés par une hyperperméabilité intestinale, une motricité digestive affaiblie, une dysbiose ou par le stress, entre autres.
Certaines études montrent par ailleurs qu’une alimentation pauvre en FODMAPs maintenue de manière très restrictive peut modifier le microbiote et diminuer certaines populations bactériennes bénéfiques. C’est notamment pour cette raison qu’elle est pensée comme une stratégie temporaire, suivie d’une phase de réintroduction et de personnalisation (Lomer, 2024).
Autrement dit : un aliment peut accentuer une manifestation sans nécessairement être la cause première du problème.
Un même symptôme peut cacher des mécanismes très différents
Ballonnements, constipation, diarrhées ou douleurs abdominales ne nous indiquent pas automatiquement ce qui se passe dans l’intestin.
Prenons quelques exemples.
Vous êtes ballonné après certains repas
Réduire certains aliments fermentescibles peut améliorer rapidement le confort. Mais les ballonnements peuvent également être influencés par la composition du microbiote, une hypersensibilité viscérale, une constipation, la vitesse du transit ou encore la façon dont les gaz sont perçus par l’intestin.
La question n’est donc pas uniquement : « Quel aliment me fait gonfler ? », mais aussi : « Pourquoi mon système digestif réagit-il autant à cet aliment ? »
Vous souffrez de constipation
Augmenter ou modifier les fibres peut parfois suffire. Mais une constipation persistante peut également être liée à une motricité digestive ralentie, à certains médicaments, à une hydratation insuffisante, à une faible activité physique ou à d’autres troubles digestifs.
Ajouter toujours plus de fibres à un intestin dont la motricité est perturbée n’est donc pas nécessairement la réponse adaptée.
Vous digérez de moins en moins d’aliments
Lorsque la liste des aliments « problématiques » s’allonge progressivement, il peut être utile de regarder au-delà de l’assiette.
Le microbiote, la muqueuse intestinale, le transit ou encore le contexte général de la personne peuvent contribuer à modifier les tolérances digestives.
L’objectif devient alors moins de rechercher le prochain aliment à supprimer que de comprendre ce qui rend le système digestif plus réactif.
Microbiote et barrière intestinale : deux éléments à prendre en compte
Notre intestin constitue une interface majeure entre le milieu extérieur et notre système immunitaire.
Le microbiote intestinal participe notamment à la digestion, à la production de métabolites, à la régulation immunitaire et au maintien de la barrière intestinale. Sa composition est influencée par l’alimentation, mais aussi par les médicaments, les infections, l’âge, le transit et de nombreux facteurs environnementaux.
La barrière intestinale joue quant à elle un rôle de filtre : elle permet l'absorption des nutriments tout en limitant le passage de substances indésirables. Son fonctionnement dépend notamment des cellules intestinales et des jonctions qui les relient. Des altérations de cette barrière sont observées dans différentes maladies digestives et inflammatoires, même si leur rôle de cause ou de conséquence peut varier selon les situations (Horowitz et al., 2023).
C’est pourquoi agir uniquement sur les aliments consommés ne permet pas toujours de répondre à l’ensemble du problème.
Le stress et le sommeil peuvent aussi modifier la digestion
Le cerveau et l’intestin communiquent en permanence.
Le stress peut influencer la motricité digestive, la sensibilité viscérale, les sécrétions digestives et le microbiote. C’est notamment pour cette raison que certaines personnes constatent une aggravation nette de leurs troubles digestifs pendant des périodes particulièrement intenses.
Cela ne signifie pas que « tout est dans la tête ». Le lien entre le cerveau et l’intestin repose sur de véritables mécanismes nerveux, hormonaux et immunitaires.
Le sommeil joue également un rôle dans la récupération et la régulation des systèmes immunitaire et métabolique. Une alimentation parfaitement adaptée ne compense donc pas nécessairement plusieurs semaines de sommeil insuffisant ou un état de stress chronique.
Concrètement : une personne peut tolérer relativement bien certains aliments pendant ses vacances, puis ressentir davantage de troubles digestifs en période de stress professionnel, alors que son alimentation n’a quasiment pas changé.
Cette observation montre bien que la tolérance alimentaire n’est pas figée.
Le statut nutritionnel : un pilier à ne pas négliger
Plus les restrictions alimentaires se multiplient, plus il devient important de vérifier que les besoins nutritionnels restent couverts.
Les maladies chroniques, certains troubles digestifs et certains traitements peuvent également favoriser des déficits ou modifier l’absorption de certains nutriments. A l’inverse, une carence peut elle-même entretenir des manifestations parfois attribuées à la maladie ou à la digestion.
Par exemple :
Le fer est indispensable au transport de l’oxygène, au métabolisme énergétique et au fonctionnement de certaines cellules immunitaires. Un manque de fer, même avant l’apparition d’une anémie importante, peut contribuer à la fatigue, au manque d’énergie ou à une moindre tolérance à l’effort (Iriarte-Gahete et al., 2024).
La vitamine B12 participe à la formation des globules rouges et au bon fonctionnement du système nerveux. Une carence peut se manifester par de la fatigue, une faiblesse musculaire, des fourmillements, des troubles de la sensibilité ou parfois des difficultés de concentration. Certaines de ces manifestations peuvent facilement être confondues avec celles d’une maladie chronique (Dulak et al., 2024).
Les folates (vitamine B9) sont nécessaires à la synthèse de l’ADN et au renouvellement cellulaire. Un déficit peut notamment favoriser une anémie et perturber les tissus dont les cellules se renouvellent rapidement. Les folates interviennent également dans le fonctionnement des cellules immunitaires (Dhur et al., 1991).
La vitamine D joue un rôle bien connu dans la santé osseuse et musculaire, mais intervient aussi dans la régulation de différentes réponses immunitaires. Des taux insuffisants sont fréquemment observés dans plusieurs maladies auto-immunes, sans que cela signifie pour autant qu’un déficit en vitamine D soit à lui seul responsable de la maladie.
L’objectif d’un accompagnement nutritionnel n’est pas seulement de savoir ce qu’il faut retirer, mais également de vérifier ce qu’il faut apporter suffisamment.
Pourquoi toujours plus de restrictions peut devenir contre-productif
Lorsqu’une première éviction améliore les symptômes, il peut être tentant de continuer : gluten, produits laitiers, légumineuses, FODMAPs, histamine… À terme, l’alimentation peut devenir extrêmement limitée.
Or, une restriction prolongée peut :
compliquer la couverture des besoins nutritionnels ;
diminuer la diversité alimentaire ;
rendre les repas plus difficiles socialement ;
entretenir une appréhension autour de certains aliments ;
modifier le microbiote lorsque certains groupes d’aliments riches en fibres fermentescibles sont évités durablement.
Une alimentation thérapeutique ne devrait donc pas devenir une course aux exclusions.
L’objectif final reste de retrouver l’alimentation la plus diversifiée possible, compatible avec les besoins et les tolérances de chacun.
Le protocole AIP : ne pas s’arrêter à la phase d’élimination
Le protocole AIP illustre justement cette logique.
Sa phase d’élimination est souvent celle qui retient le plus l’attention. Pourtant, elle n’est pas destinée à devenir une alimentation définitive.
La phase de réintroduction permet progressivement de tester les aliments retirés, d’observer les réactions individuelles et de réélargir l’alimentation autant que possible.
Mais l’AIP ne repose pas uniquement sur le contenu de l’assiette. Il prend également en compte plusieurs éléments susceptibles d’influencer le terrain général :
la qualité du sommeil ;
la gestion du stress ;
le mouvement ;
la récupération ;
les relations sociales et la connexion à soi, aux autres et à la nature.
Les études consacrées spécifiquement à l’AIP restent encore peu nombreuses. De petits travaux réalisés dans les maladies inflammatoires intestinales et la thyroïdite de Hashimoto ont montré des résultats intéressants sur certaines manifestations et la qualité de vie, mais ils ne permettent pas d’attribuer ces effets à la seule alimentation.
C’est justement un point important : l’AIP peut être envisagé comme une démarche globale et personnalisée plutôt que comme un simple régime d’éviction.
Avant de retirer un nouvel aliment, quelles questions se poser ?
Lorsque des troubles persistent malgré plusieurs adaptations alimentaires, il peut être intéressant de faire un pas de côté.
Avant de supprimer un nouvel aliment, demandez-vous :
Est-ce que cet aliment provoque réellement une réaction reproductible ?Une réaction observée une fois ne suffit pas nécessairement à établir un lien.
Mon alimentation est-elle encore suffisamment variée et nourrissante ?Plus les exclusions sont nombreuses, plus cette question devient importante.
Mon transit fonctionne-t-il correctement ?Constipation et ralentissement digestif peuvent eux-mêmes augmenter les ballonnements et les inconforts.
Mon sommeil et mon niveau de stress ont-ils changé ?La digestion peut évoluer alors même que l'alimentation reste identique.
Existe-t-il un autre facteur à explorer ?Médicaments, carences, infection, maladie digestive, trouble hormonal ou autre problème médical peuvent parfois expliquer une partie des manifestations.
Cette réflexion permet de passer d’une logique de « quel aliment dois-je encore retirer ? » à une question beaucoup plus utile : « qu’est-ce qui peut entretenir mes troubles aujourd’hui ? »
À retenir
L’alimentation reste un levier majeur pour soutenir la santé digestive et accompagner les maladies auto-immunes. Une adaptation alimentaire peut diminuer certaines manifestations et permettre d’identifier des intolérances individuelles.
Mais lorsqu’un trouble persiste, la réponse ne se trouve pas nécessairement dans une nouvelle éviction. Microbiote, barrière intestinale, motricité, statut nutritionnel, stress, sommeil ou encore certains facteurs médicaux peuvent participer au problème et méritent parfois d’être explorés.
L’objectif n’est donc pas de construire une alimentation toujours plus restrictive, mais de comprendre les mécanismes qui entretiennent les troubles afin d’agir de manière plus ciblée et personnalisée.
Et, progressivement, de revenir vers une alimentation aussi variée, nourrissante et confortable que possible.
Références scientifiques
Iriarte-Gahete M., Tarancon-Diez L., Garrido-Rodríguez V., Leal M., Pacheco Y. M. Absolute and functional iron deficiency: Biomarkers, impact on immune system, and therapy. Blood Reviews, 2024; 68:101227.
Dułak N. A., Rytlewska M., Jaskólska M., Chmielewski M. A new perspective on vitamin B12 deficiency in rheumatology: a case-based review. Rheumatology International, 2024; 44(4):737–741.
Dhur A., Galan P., Hercberg S. Folate status and the immune system. Progress in Food & Nutrition Science, 1991; 15(1–2):43–60.
Elmadfa I., Meyer A. L. The Role of the Status of Selected Micronutrients in Shaping the Immune Function. Endocrine, Metabolic & Immune Disorders - Drug Targets, 2019; 19(8):1100–1115.
Yamamoto E., Jørgensen T. N. Immunological effects of vitamin D and their relations to autoimmunity. Journal of Autoimmunity, 2019; 100:7–16.
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Article rédigé par : Anne-Claire Dumont, Rédactrice BEAI & Naturopathe
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